Jack Servoz

Emancipation

Vous savez, comme certains artistes, j'essaie d'échapper au temps. Moi non plus, je ne suis pas satisfait de cette réalité, du moins de l'apparence de certaines formes. Et depuis longtemps, en art, et surtout en danse, je cherchais à dépasser l'anecdote, le narratif et "l'histoire racontée". J'évite maintenant en peinture, la représentation flatteuse et photographique de la réalité. Saisir l'insaisissable, voilà mon credo ; que ce soit en danse, en théâtre, en peinture ou en poésie. Mystère, trouble, envoûtement et transe. Me définir comme un sorcier de l'art, un médium du mystèrieux, mais surtout, rompre avec les procédés picturaux généraux du moment. Me dégager de l'image codifiée de l'usine culturelle... Je me sens comme un éclaireur, je cherche à créer une brèche, un passage dans cette jungle frénétique d'info, donc à tourner le dos à cette obscène et hypnotique lisibilitée; des nouveaux supports de communication. Et que sont-ils ? Et bien, entre autres la culture télévisée et ses conneries et le business art... Aller au-delà des nouveaux moyens techniques que sont les ordinateurs, la vidéo et internet. Inventer un langage nouveau et humain. Je peux vous dire que ce chemin n'est pas toujours facile. Bon, il y a des gens qui tolèrent bien cette société illusoire, avec toute cette castration systématique et hiérarchique, et bien pas moi. J'agis contre ce statu quo. Ce n'est pas chez moi un devoir, mais plutôt une nécessité convulsive et radicale de survivre pour métamorphoser cette réalité. Je fais donc moi aussi partie des minorités agissantes. Faire exploser la durite de l'art, voilà mon nouveau slogan ! L'émancipation est mon propos, se détacher de toute chapelle ou école, être indépendant, autonome, pour résister à cette pression avec sa mafia morale, sociale et culturelle. Etre contre toute forme d'intoxication. Dans son manifeste dadaïste, Tristan Tzara écrivait ceci : "Anéantissement de toute beauté !" A une époque, cette formule me fascinait. Mais un peu avant, Dostoïevski disait aussi: "C'est la beauté qui sauvera le monde!" Et bien actuellement, c'est cela qui me préoccupe le plus. Créer de nouvelles beautés, ou devancer les autres beautés et aussi d'autres réalités dans cette époque, qui finalement, s'appauvrit dans son obsession du quotidien et du plaisir immédiat en s'éloignant de sa dignité culturelle.

Jack avec Aragon
Jack avec Aragon

"Ce n'est pas un signe de bonne santé mentale d'être bien adapté à une société malade"

Jiddu Krishnamurti

Qui sont ces hommes derrière les artistes opprimés !

Certains grands artistes ont laissé derrière eux une empreinte sur le temps indestructible. Pourtant ces artistes à leur époque étaient perçus comme "fragiles", instables, hypersensibles, imprévisibles, voir subversifs, violents et au pire "schizophrènes". Mais ces êtres exceptionnels, un cran au-dessus de la société, ont souvent attiré vers eux des personnes aux intentions moins généreuses voire plus obscures et complexes qui sous le couvert d'une aide thérapeutique les ont souvent anéantis, voir détruits par leur méthode de normalisation, souvent basées sur des soins chimiques (faute de vraies technologies thérapeutiques) ou plus violents encore comme l'électrochoc (le cas Artaud avec 9 années d'internement abusif et plusieurs dizaines de séances d'électrochocs, administrés d'ailleurs par le cynique docteur Gaston Ferdierre à l'époque). Donc cette race qui régule et organise encore de nos jours la joie et la misère de nos génies, s'appelle les psychiatres comportementaux (rien à voir bien sûr avec nos psychanalystes de quartier souvent pas plus compétents au sujet du mental, mais quand même beaucoup moins "dangereux"). Mais revenons à nos psychiatres comportementaux, ces soi-disant protecteurs du mental avec leur thérapie de la "vexation", travaillant dans leurs hôpitaux, ces lieux "disciplinaires", ces lieux de soumission... Mais personnellement j'ai toujours pensé qu'il y avait quelque chose d'autrefois dans ces endroits sordides avec "leurs couloirs de la mort", avec leurs manières manichéennes de nous protéger de nos propres souffrances intèrieures. Malheureusement ces psychiatres se sont appropriés le monopole de la santé mentale sur la planète. Ce lobby et leurs hôpitaux (Ces centres de contrôle du mental) se sont infiltrés dans le monde via les gouvernements, l'éducation nationale, la justice, les médias, la police et la pharmacochimie (mise au point de nouvelles drogues psychiatriques "légales"). Mais aussi les religions officielles occidentales... Lorsqu'on évoque le monde de l'art des deux siècles derniers jusqu'à aujourd'hui, des noms célèbres resteront dans nos mémoires dès le début du 19ème siécle (sans trop d'éléments précis sur leurs internements), je pense à Friedrich Hölderlin (1770/1843), peut-être le poète le plus romantique de tous les temps, interné de force en hôpital psychiatrique en Allemagne le 11/5/1806, puis ensuite déclaré incurable... En France, c'est le saisissant poète Gérard de Nerval (1808/1855) qui subit de mauvais traitements... En Amérique, c'est Edgar Allan Poe (1809/1849), peut-être le premier inventeur de la littérature fantastique... Aussi le peintre des ténèbres (aujourd'hui passé aux oubliettes) Charles Meryon (1821 - 1868) tous ces êtres exceptionnels bien sûr admirés par le poète Charles Beaudelaire. Et aussi Vincent Van Gogh (1853-1890), premier grand peintre expressionniste au talent hors norme; Vaslav Ninjinsky (1889-1950) au génie précoce prince et faune céleste de la danse; Antonin Artaud (1896-1948), comédien, poète et peintre (l'auteur du livre fondamental: Le théâtre et son double) "enfermé dans la maison des morts" à l'hôpital psychiatrique de Rodez; Camille Claudel (1864-1943) et son génie de la sculpture; et puis récemment, la redécouverte de Séraphine de Senlis (1864-1942) cette peintre rare qui finit sa vie en hôpital psychiatrique dans une misère totale. D'ailleurs à la même époque, Camille, aussi abandonnée de tous, même de son frère Paul Claudel, écrivait dans son lit d'hôpital du sud de la France : "je réclame la liberté à grands cris !". Cette voix que personne n'entendit pour la sauver de cette sinistre emprise. Mais n'oublions pas non plus Les abus et internements politiques : Ezra pound (1885/1972), grand poète américain avec ses séjours réguliers dans l'hôpital psychiatrique de St Élisabeth (USA) et ensuite en Italie à Rome ; puis hamsun Knut (1859/1952), poète écrivain, avec son internement politique et abusif, puis sa condamnation par la justice de son pays, la Suède ; et surtout Jean genet (1910/1986) qui a failli être en plus condamné à perpétuité... Immense poète, dramaturge et romancier qui déjà adolescent était classé pour les nécessités de sa situation par des "experts psychiatres" dans la catégorie des déséquilibrés, des inadaptés, des individus atteints de folie morale, c'est-à-dire débiles de la volonté et du sens moral insuffisant (voilà pour les étiquettes). C'est la seule chose qu'ils savent pratiquer avec leur camisole chimique, parce que la psychiatrie comportementale finalement n'est qu'un "long monologue", plus ou moins délirant face à la "logique de la folie" dont ils n'ont aucun "contrôle positif". A l'ombre de ces artistes magnifiques, d'autres artistes toujours aussi talentueux mais moins célèbres ont eux aussi subi la tyrannie de ces prédateurs "de la santé mentale". Je pense à Colette Thomas (1918-2006), lumineuse comédienne et écrivaine. Artaud disait d'elle : "Colette Thomas est la plus grande actrice que le théâtre ait vue, c'est le plus grand être de théâtre que la terre ait eu "internée dans un hôpital psychiatrique; tout comme Leonora Carrington, femme et muse de Max Ernst artiste peintre et romancière surréaliste britannique, qui après des épreuves sentimentales et psychiques violentes sera droguée au redoutable "cardiazol" puis internée avec violence en Espagne à Sentender d'où elle parviendra à s'échapper. Mais comment ne pas parler non plus de ces autres muses internées comme Jeannette Ducrocq, femme du peintre Yves Tanguy, puis Béatrice de la Sablière artiste peintre, qui vivra une passion tumultueuse avec le poète Stanislas Rodanski et qui plus tard aura une liaison dangereuse avec le poète Gherasim Luca, elle sera internée en 1960 suite à une crise violente psychotique. Je pense aussi à Emma Santos, cette comédienne, érivaine, peintre qui fréquenta ces dresseurs de l'âme et leurs institutions punitives. Je pense aussi à Unica Zürn, icône surréaliste au destin tragique qui elle aussi se suicida en 1970 après son internement à La Rochelle et Zelda Fitzgerald (1900-1948), écrivaine, plusieurs fois internée en asile, pour finalement y mourir. Voilà pour les muses. Revenons aux hommes avec le peintre surréaliste Oscar Dominguez qui se suicide le dernier jour de 1957, un an après son internement psychiatrique; aussi le grand photographe Tchèque, Miroslav Tichy, interné en psychiatrie pendant des années, pour soi-disant, idées subversives, et surtout l'incroyable Louis Soutter, musicien classique poète et peintre expressionniste (ouvrant en tremblant de son hospice le soupirail de la modernité). Et ce poète surréaliste catalyseur de haute magie: Stanistas Rodanski qui subira son premier internement en 1949 et n'en sortira plus à partir de 1953 jusqu'a sa mort en 1981, il avait 54 ans. Et combien d'autres artistes aujourd'hui dont je tais le nom, de peur de porter atteinte à la vie privée de leur famille maintenant démunie. Mais n'oublions pas aussi que ces trafiquants d'Ames sévissent dans d'autres pays depuis bien longtemps. Au Canada Emile Nelligan, grand poète, avec ses 42 années d'internement abusif, Virginia Woolf (1882-1941), divisant toute sa vie entre "la maladie mentale" et l'écriture, se noie en mars 1941 à 59 ans. Sylvia Plath, poètesse météore se suicide à 30 ans et aussi Lara Jefferson écrivaine et Mary Barnes peintre... Mais revenons vers nos célèbrités avec l'écrivain Ernest Hemingway (1899-1961), prix Nobel qui reçoit des traitements brutaux à la clinique psychiatrique Mayo en Amérique. Et combien d'autres étoiles de l'art du cinéma et de la musique : Marilyn Monroe (1926-1962), la Mona Lisa de l'aire moderne, victime de la psychiatrie, Vivian Leigh (1913-1967), la magnifique Scarlett O'Hara d'Autant en emporte le vent, actrice traitée à l'électrochoc dans la glace, privée de sa raison, de son mariage et de sa vie à cause des abus psychiatriques, Judy Garland (1922-1969), Dorothy du Magicien d'Oz avec son magnifique "Somewhere over the rainbow", elle n'avait aucun respect pour les psychiatres, elle en avait vu plus de douze et ils avaient tous échoué avec elle, elle meurt pourtant d'une overdose psychiatrique dans un hôtel à Londres. Frances Farmer (1914-1970), très belle actrice des années 40, fut traitèe au choc à l'insuline, à l'électrochoc, violée et charcutée par le pape de la lobotomie préfrontal, je nomme Walter Freeman. Elle mourut indigente et brisée spirituellement. L'idole du Jazz Billie Holliday, ruinée par la dépendance à la drogue psychiatrique. Charlie Parker, grand saxophoniste, anéanti par de puissants psychotropes, échappe de peu aux électrochocs. Bud Powell, pianiste de rêve, fut agressé par la brutalité psychiatrique détruisant sa mémoire et son talent. Et encore ces grands artistes sous psychotrope: Elizabeth Taylor, Anthony Quinn, Eddie Fischer, Stevie Nicks, Chuck Negron, Brian Wilson, Del Shannon, Truman capote, Tennesse Williams, Andy Warhol et bien sûr le chanteur Syd Barret d'une grande fragilité "mais surtout cramé par l'acide"; la grande pop star Kurt Cobain du groupe Nirvana, victime de l'aide psychiatrique, c'était un enfant de la ritaline, prescrite pour son hyperactivité. Cette drogue "légale" est plus puissante que la cocaïne. Des études médicales montrent qu'elle peut prédisposer l'enfant à prendre de la cocaïne plus tard. Il se suicida en 1994 après avoir fui un hôpital psychiatrique pour désintoxication (sans résultat bien sûr). Malheureusement, à l'heure où je vous écris, d'autres artistes abusés reçoivent encore des traitements brutaux. Je viens d'apprendre la mort du chanteur Lou Reed poète musicien underground des années 70 à nos jours ayant reçu plusieurs électrochocs vers l'âge de la puberté pour tendances homosexuelles. Mais aussi le poète Allen Ginsberg, lui aussi interné en 1944, il refera quelques séjours dans les années 1950. Jack Kerouac, interné aussi en 1942, ainsi que Carl Salomon dédicataire du poème (Howl) d'Allen Ginsberg; mais aussi Iggy Pop cet electron libre de génie. Et aujourd'hui à mon grand étonnement la sculptrice et peintre Niki de Saint Phalle ayant reçu plusieurs électrochocs en 1953 à 21 ans (allez voir son magnifique jardin des tarots en Toscane). Mais là, tous ces artistes étonnants sont devenus de leur vivant des pop-stars libérées de l'emprise pathétique de ces "thérapies". Voilà le résultat de cette nouvelle "science sans conscience" dite moderne, cette "science" macabre qui nous vient des tréfonds de nos pires cauchemars, très loin de nos rêves artistiques les plus fous ! J'ai parlé de tous ces grands artistes, non pas pour ressasser le passé et ses drames, ou mettre l'accent sur la tragédie humaine, d'une façon défaitiste et alarmiste (comme certains docteurs de la norme me l'ont reproché), mais plutôt pour rendre hommage à tous ces grands artistes et leur dire à quel point nous les admirons humblement.

Et surtout pour alerter les "démocraties" du monde, qu'elles interdisent enfin ces traitements brutaux, comme les sismothérapies (électrochoc + camisole chimique) qu'on inflige aux femmes enceintes encore en France. Et pour moi bien sûr, ces traitements sans valeurs réelles thérapeutiques devront un jour laisser la place à des sciences évolutives plus humaines qui auront je l'espère un jour des résultats plus rassurants pour l'homme et la femme de demain. Je considère personnellement aujourd'hui comme un crime d'état toutes les thérapies de choc imposées à l'homme dans ce monde dit civilisé.

Jack Servoz
A mon ami danseur Olivier, anéanti par la psychiatrie...

"Un oiseau en cage pense que voler est une maladie"

Alejandro Jodorowski